Le sauvage au restaurant

Quel est le comportement idéal à table quand nous sommes avec des gens qui ont des régimes différents ?

Imaginons 4 amis au restaurant. Julien est végétarien, Anne est végane, Laure est carnivore et Xavier est flexitarien.

 

 

Julien commande une Margarita, Anne une pizza aux champignons sans mozza, Laure une pizza peppéroni et Xavier une pizza thon-câpres.

 

Quand les commandes arrivent sur la table, Laure ne peut pas s’empêcher de regarder l’assiette d’Anne et de lui dire “une pizza sans mozza ni viande, pour moi, ce n’est pas une pizza”.

Anne décide de ne pas répondre.

Xavier intervient alors, sur un ton calme pour relancer la conversation : “chacun ses préférences, après tout, pourquoi faut-il de la viande sur ta pizza ?”.

 

Laure : “il y a plein de raisons auxquelles je pense, j’ai besoin de protéines, le gout est meilleur avec de la viande, c’est moins sec et plus varié !”.

Julien décide d’intervenir : “sauf à ajouter beaucoup de gras, la viande, en général, est beaucoup plus sèche que des légumes !”.

Xavier : “je trouve aussi que la viande a un gout plutôt déplaisant, une texture dérangeante… je préfère le poisson, c’est beaucoup plus sain”.

Laure : “vous êtes mes amis, et donc j’essaye du mieux que je peux de vous comprendre, mais je ne peux pas m’empêcher de pensez que vous brassez de l’air… Nous mangeons de la viande depuis toujours, nous sommes des prédateurs… J’ai trop l’habitude du poulet rôti le dimanche en famille”.

Anne décide enfin de parler : “donc finalement, pour toi manger de la viande relève plus d’une habitude que d’un besoin nutritionnel ?”.

Laure : “je pense que parce que c’est un besoin nutritionnel, c’est devenu une habitude”.

Julien : “mais il n’est pas impossible de changer ses habitudes… par exemple, moi, je ne manque pas de protéines”.

Xavier : “je suis d’accord avec Julien, regarde, aujourd’hui je mange du poisson, et je le fais de plus en plus…”

Julien : “oui mais manger du poisson c’est comme manger de la viande, tu tues un animal”

Xavier : “il faut bien que je commence quelque part”

Laure : “alors ton but est d’arrêter complètement la viande et le poisson ?”

Xavier : “disons que je n’exclue pas cette possibilité, je prends conscience des problèmes que nos modes de consommation engendrent et ça me gène de plus en plus. Je ne suis pas en paix avec moi-même”

Laure : “oui mais si tu ne manges plus de viande, quelqu’un d’autre le fera a ta place… tout ça ne sert çà rien, c’est une vision utopiste…”

Julien : “ce n’est pas du tout utopiste ! C’est le comportement de chaque individu dans la société qui peut tout changer…”

Anne : “dans la société actuelle, j’ai pour ma part oublié pendant longtemps que je suis un individu à part entière. On nous parle de libre arbitre, mais nous n’en faisons plus rien. On créé nos besoins de A à Z. Par exemple, on nous dit qu’il faut absolument qu’on goute cette nouvelle mousse au chocolat, on voit des gens rireà la télé en la mangeant et on se dit qu’on aimerait bien y gouter nous aussi. Le problème c’est qu’après trop d’abus, on prend du poids. Mais nous n’avons pas à nous inquiéter car quelqu’un d’autre est là pour nous sauver ! Nous avons des experts à notre service qui nous vendent des produits minceur aux résultats surprenants…. Je ne vous parle même pas du régime Ducan. Puis on voit qu’il nous faudrait bien, aussi, cette nouvelle télé, sauf qu’on n’a plus d’argent. Alors on fait un crédit, on paye des intérêts. Je simplifie les choses car sinon j’en aurais pour des heures. Ce que je veux dire, c’est que j’ai de plus en plus le sentiment d’être manipulée…”

Laure : “oui, mais ce que tu dis n’as rien à voir avec le fait que tu te prives de viande !”

Anne : “je ne me prive pas de viande. J’ai pris la décision de ne plus contribuer au système actuel. Si je parle de manipulation, c’est parce que le résultat de cette manipulation est visible dans ton assiette. Tu penses que tu as besoin de viande pour maintenir un régime équilibré. Ce n’est pas parce que tu es cruelle, ou sadique, que tu achètes de la viande, c’est juste qu’il ne te vient pas a l’esprit qu’un animal a souffert. Ca ne fait pas de toi une ignorante. C’est simplement parce que tout est étudié pour que tu ne sois jamais en contact avec la réalité… Quand tu achètes un steak, on ne te montre pas quelle vache tu manges, tu n’entends pas ses cris, tu ne vois pas sa détresse, tu ne vois pas les conditions dans lesquelles elle a été exécutée…”

Laure : “encore heureux ! Tu imagines un peu le désastre… plus personne n’achèterait de viande !”

Anne : “c’est exactement ce que je cherche à dire. Plus personne n’achèterait de viande. Mais le changement est toujours difficile, donc au lieu changer nos habitudes, nous préférons fermer les yeux. Ainsi, tu préfères ne pas savoir ce qui s’est passé. En plus, on te rabâche qu’il faut manger de la viande pour être en bonne santé, donc pourquoi arrêterais tu ?”

Laure : “j’ai l’impression que tu fais de la propagande…”

Julien : “tu dis ça parce que ce que dit Anne te dérange…”

Anne : “je comprends tout à fait ce que tu penses, parce que c’est-ce que j’ai pensé pendant de longues années ! J’étais à ta place avant de me renseigner. Si quelqu’un avait essayé de me convertir à leur cause, je me serais braquée et je n’aurais pas été ouverte à la discussion. Je ne cherche pas à faire de la propagande, je te dis juste ce qu’il en est.”

 

 

Xavier : “oui mais c’est vrai que les véganes sont très moralisateurs… ils culpabilisent les autres.”

Anne : “tu as raison il y en beaucoup qui se sentent supérieurs et qui pensent avoir tout compris alors que les autres sont juste des sauvages… Au tout début, je vais t’avouer que je me suis dit la même chose. Je me suis dit que tout le monde était irresponsable de fermer les yeux. Je bouillais de l’intérieur au supermarché quand je voyais des gens acheter leur viande, leur lait, leur fromage, etc. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas le comportement que je souhaitais adopter. Il ne faut pas être hypocrite non plus, il y a quelques années, je mangeais de la viande. Ce n’est pas en catégorisant les gens qu’on arrive à quoi que ce soit. Je préfère la discussion d’égal à égal.”

Laure : “oui, alors pourquoi tu parles de la condition des animaux, etc, car ça, c’est culpabilisateur.”

Anne : “j’en parle car nous avons entamé une conversation sur le sujet. Sur un autre sujet, te serais-tu sentie coupable si nous n’avions pas eu le même point de vue ? Par exemple, si nous parlons de cigarette, te sentiras-tu coupable parce que tu fumes et moi non ?”

Julien : “il faut quand même avouer que les végétariens sont plus softs que les véganes… vos idées sont un peu extrêmes.”

Anne : “tu vois des idées extrêmes et je vois des idées cohérentes. Le postulat est simple. L’animal est un individu, qui a une personnalité, une vie sociale, bref, tout ce qui peut nous caractériser nous aussi. Lorsque je bois du lait, je participe au triste sort du veau arraché à sa mère juste après la naissance et envoyé dans un box pour être engraissé sans jamais voir la lumière du jour. Je participe à la détresse de la mère qui a été séparée de son petit et qui ne sert qu’à produire du lait, dans des conditions contre nature puisqu’elles fournissent beaucoup plus que ce que la nature leur demanderait autrement. Lorsque j’achète des œufs, je participe à la souffrance des poules pondeuses, amassées dans des cages aussi grandes qu’une boite de chaussures, encore traumatisées par le fait qu’on leur a coupe le bec à la pince chauffante pour qu’elles ne se piquent pas les unes les autres. Car en effet si elles ne voient pas la lumière du jour et sont en cage les unes contre les autres, elles vont tenter de se divertir comme elles le peuvent. Pour éviter cela, on leur coupe le bec, sans anesthésie. Ces poules là, de par leur mode d’élevage, sont beaucoup trop fébriles pour être ensuite mangées… on les trouve seulement dans la nourriture pour chien ou les raviolis a prix bas…”

Xavier : “donc c’est la souffrance animale qui te gêne ?”

Laure : “très bien, et si l’animal ne souffre pas ?”

Anne : “le fait que nous nous permettions de prendre la vie d’un animal pour un plaisir gustatif me dérange. A fortiori, les conditions actuelles d’élevage des animaux me révoltent d’autant plus.”

Xavier : “je suis tout à fait d’accord avec toi sur les conditions d’élevage, mais beaucoup moins sur la consommation de viande. Si c’est responsable, si l’animal est respecté, je ne vois pas pourquoi les gens devraient arrêter la viande. Tu as une vision trop idéaliste, ce n’est pas possible de mettre en pratique ce que tu proposes”

Anne : “je comprends ce que tu dis, mais tu ne penses pas qu’il est encore plus utopiste de penser qu’un jour nous pourrions vivre dans une société qui fera en sorte de ne pas faire souffrir les animaux quand elle les tue ? Comment mettre cela en pratique ? Il faudrait que chacun d’entre nous ait des poules et une vache pour récolter les œufs et le lait respectueusement. Ou alors il faudrait retourner aux fermes à taille familiale. Je serais tout à fait pour retourner dans ce mode de vie. Mais je ne vois pas comment ce serait possible. L’industrie de la viande est trop forte. Le seul moyen pour le moment est de boycotter ses produits et de faire passer le message à la population tout entière. Si chacun d’entre nous pouvait être conscient de ce qui se trouve dans nos assiettes et des conséquences environnementales de nos modes de consommation, ce serait déjà un grand pas.”

Laure : “donc si tu avais l’assurance que l’animal n’a pas souffert, tu pourrais le manger ?”

Anne : “je ne pense pas, car je n’en vois pas l’utilité.”

Xavier : “en plus de la souffrance animale, tu parles de conséquences sur l’environnement… en fait les véganes ont quelles convictions exactement ? Qu’est-ce que vous dénoncez ? Car j’ai le sentiment que ça part dans tous les sens !”

Anne : “Il y a beaucoup de considérations à prendre en compte et tout se tient. Nous vivons dans une société de consommation ou tout est produit en masse et gaspillé pour une grande partie. De par les besoins de rendement et de production massive, l’industrie de la viande se permet des pratiques intolérables sur les animaux. Nous, les consommateurs, abrutis par les médias qui nous font manger de la peur toute la journée pour nous vendre du plaisir à coté, nous sommes détachés de la réalité des choses et nous refusons même volontairement de savoir ce qui se passe réellement ! C’est valable pour le traitement des animaux, mais pour tout le reste aussi. Si j’achète du savon à bas prix, il contient certainement de l’huile de palme et donc je contribue à la déforestation, si j’achète un iPhone, je cautionne les conditions de travail des enfants en Chine… Et on peut dire ça sur chaque chose…”

Julien : “c’est quand même pour ça que les végétariens sont un peu plus réalistes, tu ne penses pas ? On prend les choses petit à petit…”

Anne : “oui en effet, tu vas un peu moins loin de le raisonnement, mais la suite logique quand on est végétarien c’est aussi de boycotter le lait, et éventuellement de manger les œufs de tes propres poules. Tu refuses la souffrance des animaux n’est-ce pas ?”

Julien : “oui, mais toi, tu vas trop loin, trop vite… tu vis dans un monde idéal”

Anne : “je suis consciente que ce que je dis touche à beaucoup de sujets, je cherche juste à expliquer l’idée générale. De toute façon pour moi on ne peut pas être végane sans se soucier du reste de l’humanité aussi. Etre végane va plus loin que seulement arreter de manger des animaux.”

 

 

Laure : “franchement, ce que je retiens c’est que je suis un prédateur, un lion, alors que toi, tu es un mouton, tu ne manges que du vert, non ?”

Anne : “donc tu serais supérieure à moi ?”

Laure : “non, mais vu que tu me culpabilises, je te réponds”

Xavier : “personne ne critique personne ! On en revient au début de la conversation, quand tu disais que Anne te culpabilisait…”

Julien : “au final Laure, c’est toi qui nous culpabilise parce que tu estimes qu’on ne s’intègre pas dans la société comme tu le voudrais”

Anne : “Laure, tu peux le voir comme ça, tu es un lion. Mais à la différence du lion classique tu sais ce qui est bien et ce qui est mal et tu as un sens critique. Tu peux donc arrêter les pratiques qui ne te semblent pas admissibles…”

Est-ce que vous auriez brulé d’envie de dire à Laure que vous aussi, vous êtes un lion, mais un lion assez évolué pour savoir qu’il est temps d’arrêter le massacre car notre vie a tous en dépend ? Etes-vous, comme Anne, plus diplomates ?

Votre avis m’intéresse, que dites vous à vos amis lors de discussions sur ce sujet ?

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